Simon, guide de haute montagne : «La gloire c'est pas mon truc»

Publié le par Eigerman

LE FIGARO. – Comment avez-vous choisi votre métier?
Simon TEPPAZ. –
L'envie m'est venue tout naturellement: mon père est guide et il m'a très vite emmené en montagne. Enfant, je faisais déjà sept ou huit courses chaque été. La première fois, j'avais 6 ans, c'était la face sud du Rateau d'Aussois, 3 100 m, deux ou trois heures de marche et un peu d'escalade. Je ne me souviens d'ailleurs pas vraiment de cette journée, si ce n'est en regardant les photos.
Votre père vous a donc encouragé à devenir guide.
Non, j'ai choisi tout seul. Je n'ai jamais eu envie de faire un autre métier. Je m'y suis consacré tout de suite après le bac.

Comment avez-vous fait pour décrocher à moins de 25 ans un diplôme que la plupart des autres obtiennent aux alentours de la trentaine ?
Etre parti en montagne très tôt m'a permis de gagner du temps. Pour entrer à l'Ensa, il faut présenter une liste de 65 courses déjà effectuées: vingt de rocher, vingt de neige/glace ou mixte (NDLR: neige/glace + rocher), quinze de ski de randonnée avec un minimum de 800 m de dénivelée et dix de canyoning (NDLR: descente de cascades en rappel). C'est énorme. Si cette liste est validée, on est admis à passer l'examen «probatoire» au cours duquel on est interrogé sur ces courses. A 20 ans, j'avais une liste complète, elle a été acceptée et j'ai réussi le probatoire. J'ai donc intégré l'Ensa plus jeune que la plupart des candidats.

Et vous avez conservé votre avance.
Oui, car, là encore, j'ai gagné du temps. Un an après le probatoire et les onze semaines de stages, quatre en hiver et sept en été, on devient «aspirant guide». A ce stade, on peut, avec certaines limites bien sûr, exercer.
C'est même une obligation. Car deux ans plus tard, pour pouvoir suivre les stages de guide, il faut à nouveau présenter une liste de 50 courses. La moitié, au moins, réalisées avec des clients. Les autres en amateur et, moi, quand j'avais besoin de quelqu'un pour m'emmener, je n'avais pas à chercher: mon père était là, ainsi que mon cousin, David Marnezi, sorti de l'Ensa en 2000. Tiens! Lui aussi était benjamin de sa promotion à 24 ans.

Mais il faut aussi réussir les stages, ce n'est pas une formalité...
Oh! non. Pendant les stages, il y a une très grosse pression. On est noté en permanence. Sur tout: la technique bien sûr, mais aussi la pédagogie, la connaissance de la neige, celle du milieu montagnard (la faune, la flore), la géographie de la montagne, l'histoire de l'alpinisme, la formation aux premiers secours, un peu de droit, une langue étrangère au choix. J'ai pris l'italien. A Aussois, nous sommes frontaliers avec le Piémont.

En quoi consiste la pédagogie ?
Plus que l'enseignement de la technique, c'est la relation avec le client. Nous suivons pour cela des cours théoriques. Mais ou on est pédagogue, ou on ne l'est pas. Notre métier demande beaucoup de psychologie. Les gens arrivent souvent à la montagne avec des rêves qui ne sont pas forcément réalisables, parce qu'ils n'ont pas le niveau ou parce que le terrain n'est pas en bonnes conditions. Il faut leur expliquer, proposer une alternative. Il faut aussi savoir leur remonter le moral dans les passages difficiles, trouver les mots pour les faire avancer sans les bousculer...

Quelles sont vos responsabilités ?
Un guide en course, c'est comme un chirurgien qui opère, il doit évaluer les risques. Le problème c'est qu'en montagne, on ne peut pas tout maîtriser. Quand un accident se produit, ce n'est souvent la faute à personne. Mais il y a enquête, et les assurances s'en mêlent. Par exemple, si le client reçoit une pierre sur la tête, le guide n'y est pour rien. Mais il sera mis en cause si le client ne portait pas de casque. Notre responsabilité consiste à prendre toutes les précautions.

Qu'est-ce qu'un bon guide ?
C'est celui qui ramène son client non seulement entier mais heureux. Faire en sorte que les gens prennent du plaisir en montagne, c'est aussi, moralement, une responsabilité.

A certaines époques, les valeurs montagnardes, le courage notamment, voire l'héroïsme, ont été utilisées pour stimuler la jeunesse. Cela pourrait-il encore être d'actualité ?
Je pense surtout que la montagne est un super terrain pour développer les valeurs humaines. Pour des jeunes, évoluer dans un milieu naturel difficile, dormir en refuge, apprend l'entraide et la vie en collectivité. La montagne résume la vie: en une journée, il peut y avoir des moments très pénibles et d'autres de vrai bonheur.

Aimeriez-vous devenir un alpiniste célèbre, comme Patrick Bérhault ou Jean-Christophe Laffaille, guides et professeurs à l'Ensa? Quelles sont vos idoles ?
Je n'ai pas d'idoles, je n'aime pas ce mot. Messner m'impressionne. Et Patrick Bérhault aussi. C'est extraordinaire ce qu'il a fait cet hiver dans le massif du Mont-Blanc, cet enchaînement de seize voies en trois semaines, mais je ne le ferai pas, c'est trop dur. J'apprécie les exploits des autres mais je n'en rêve pas. La gloire, ce n'est pas mon truc.

L'Himalaya ne vous tente pas ?
J'y suis déjà allé, à l'automne dernier, pour faire la face sud de l'Annapurna. Nous avons dû attendre un mois au camp de base avant de commencer l'ascension et je n'ai pas du tout apprécié. Je ne referai pas d'expéditions dans l'Himalaya. Mais je retournerai volontiers au Népal, pour me promener, faire un trekking avec des clients ou des amis et m'arrêter de temps en temps pour gravir un petit sommet (NDLR: 6-7 000 m tout de même).

Quelle est donc votre ambition ?
Finir ma vie en me disant qu'elle a été réussie, c'est-à-dire bien remplie, en montagne et ailleurs. J'aime voyager, j'ai envie de découvrir le monde.

Et vos craintes ?
Voir reculer les glaciers, voir notre société évoluer vers trop de réglementation, comme aux Etats-Unis. La montée de la violence me préoccupe aussi.
Vous sentez-vous concerné par la violence?
A titre personnel, non. A Aussois, la vie est plutôt tranquille. Mais c'est un problème que nous ressentons en parlant avec nos clients.

Qui viennent plutôt des beaux quartiers.
Ne croyez pas ça. Nous recevons aussi en stage des groupes de jeunes de milieux dits «difficiles». Et tout se passe très bien. Ils se comportent exactement comme tous les enfants qui découvrent la montagne. Quand ça leur plaît, ils démarrent au quart de tour.

On dit que là-haut on oublie tout. La montagne est-elle un remède anti-stress ?
Absolument. Elle permet de marquer une rupture. Parce qu'elle est belle mais surtout parce qu'elle se mérite. C'est dur d'arriver au sommet, d'autant que la course ne s'arrête pas là, après il faut redescendre. Cela demande beaucoup d'efforts mais aide aussi à relativiser. Là-haut, on prend de l'altitude dans tous les sens du terme. C'est une excellente thérapie pour ceux qui ont des boulots à soucis, les hommes politiques, par exemple.

Jean-Pierre Raffarin aime la montagne en été mais ne dépasse pas les sentiers. Seriez-vous prêt à l'emmener plus haut ?
Pourquoi pas? Ça lui changerait les idées!
Propos recueillis par Annie Barbaccia
 
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Publié dans Portraits

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